Transport et préjugés
- Niamké-Anne Kodjo
- 3 déc. 2021
- 4 min de lecture
Gbaka, création kaléidoscopique de ©lunographe
A #Abidjan, point de métro ou de tram ! Posséder un véhicule privé reste encore le premier signe extérieur de réussite sociale, même quand on a cassé sa tire-lire pour un tacot fumant. Petite fille à son papa, je ne suis jamais montée dans un bus : imaginez un omnibus bringuebalant, grouillant de monde, comprimant les passagers jusqu’à l’étouffement dans une fournaise nauséabonde en fin de journée. J’ai toujours privilégié les taxis malgré des intérieurs en skaï brûlant souvent dans un état de décomposition avancée car le tarif est modique, leur présence ubiquiste. Pour les fins de mois difficiles, on peut toujours monter dans un wôro-wôro, un taxi mutualisé : quatre passagers embarqués à différents carrefours s’entendent sur un trajet pour desservir les quatre points de chute ; un savant équilibre entre distance parcourue et temps passé qui demande un peu d’organisation, mais on sait toujours s’accommoder avec son prochain quand on a les poches vides. Pour sortir des quartiers centraux de la capitale, on emprunte le gbaka, formidable épave de 18 places où hommes et femmes côtoient indifféremment poulets et chargements de poissons : on y monte et on en descend à l’envie, malgré un parcours pourtant bien défini. Enfin, quelques hommes vêtus de guenilles, des tongs râpées tenant à peine entre les orteils, ceux qui servent les autres, ceux-là qui vivent dans des ghettos boueux en équilibre sur les bords de ravin, roulent à vélo, dans le meilleur cas. Adolescente, je gardais un œil distant et - l’avouerais-je ?- légèrement teinté de dédain sur tous ces transports vétustes, qui, pensais-je, ne faisaient pas honneur à mon pays.
Arrivée en France à 18 ans – il me tardait tant ! -, je m’engouffrais fièrement dans les entrailles du métropolitain, quatre stations, un changement à Châtelet, je marchais à vive allure au rythme de la foule pressée, accaparée, happée par ce monde civilisé et performant, pressée d’être des leurs, d’être moi aussi une bombe à succès ! Je pédalais de temps à autre sur une bicyclette dorée dans les forêts de Sologne : pédaler pour le loisir, c’est chic. Puis j’ai passé le permis, signé mon premier crédit pour m’acheter une petite citadine féminine et racée. Comme tous, je me suis ruinée en réparations, j’ai pris mon petit-déjeuner dans mon auto pour braver les bouchons, j’ai juré contre la voiture insolente devant moi et chanté Abba et Magic System à tue-tête au feu rouge pour conjurer la contrariété de la dernière queue de poisson subie sur le périph'. J’étais une responsable marketing en pleine éclosion qui arborait ses signes extérieurs de réussite avec une fierté cabotine, faussement détachée…

Jusqu’à ce que je débarque à #Bangkok, ville parangon du contraste. Dédale, pris de vertige, y frémirait de plaisir, enivré par le lacis génial de rails souterrains, terrestres et aériens ; de canaux ; de trottoirs-magino ; de ponts, passerelles et plateformes. Le maillage complexe des transports de cette mégalopole emprunte toutes les dimensions de l’espace, à tous les prix : si le taxi est tentant pour ses prix extrêmement attractifs, il est malgré tout inenvisageable aux heures de pointe si l’on veut éviter d’être bloqué pour plusieurs heures. Tout Bangkokien sait que le matin, il faut emprunter soit le métro soit le mototsai (moto-taxi qui se faufile crânement, dangereusement mais efficacement entre tous les véhicules à l’arrêt). Cela explique en partie pourquoi un ticket de BTS (splendide métro aérien) vous coûtera plus cher qu’une course en taxi. Ainsi pour me rendre au musée national depuis mon quartier du sud, je grimpais à l’arrière d’un song-thaeo (« deux-bancs » en thaï, pour décrire ce pick-up rouge sur lequel ont été aménagés deux bancs qui se font face et une toile en guise de toit, qui comme le gbaka de mon enfance suit un trajet défini et s’arrête à la demande pour déposer ou embarquer ses passagers) pour rejoindre le quai n°0 sur le fleuve de la Chao Praya où il faut patiemment attendre le bateau-bus. Une fois à bord, une contrôleuse vous attend avec un distributeur de pièces et de tickets métallique qu’elle agite rageusement pour vous rappeler à son bon souvenir. Quai n°9, quai du palais royal et du musée, vous attendent les avides chauffeurs de de mototsai et de tuk-tuk : les locaux chevauchent l’arrière d’un deux-roues quand les touristes curieux grimpent pliés en quatre dans l’habitacle bas de plancher et de plafond d’un tuk-tuk dont ils pourront aspirer goulument les déjections carboniques. Trois moyens de transport en 40 minutes pour moins de 100 bahts quand le trajet en taxi à la même heure coûterait le double et prendrait au moins 90 minutes. Il m’aura fallu plusieurs mois pour déconstruire mon schéma parisien qui place la voiture au sommet de la chaîne de valeurs, et encore davantage pour chasser mes a priori bourgeois abidjanais pour embarquer dans des transports en commun rouillés. J’ai en prime appris à faire la queue dans le métro sans maugréer, à attendre sagement que tout le monde s’en échappe avant de m’y engouffrer à mon tour, à monter sans chichi dans un bus fiévreux, cabossé et bondé, et même à sourire au contrôleur quand ma température corporelle s’affichait sur grand écran comme au cinémascope alors que la pandémie n’osait pas encore dire son nom.
La nouvelle matrice que j’allais imprimer pour plusieurs années dans mon petit carnet mental d’orientation m’a permis de comprendre que si je sais tirer profit de la multitude de solutions possibles suivant le moment de la journée et la destination finale, j’arriverai toujours à bon port à temps. Une leçon de souplesse que je tente timidement d’appliquer en dehors des prosaïques questions de transport depuis mon retour en France. Enfin, la route sera longue : je dois déjà comprendre comment fonctionne mon passe Navigo Easy dont les conseils d’usage sont aussi clairs que le manuel pour les nuls sur la théorie du big bang, intégrer les règles de circulation des trottinettes électriques, rapides mais silencieuses, écologiques mais cavalières, qui se sont multipliées comme des lapins pendant mon absence, et surtout, surtout, réinitialiser mon programme interne de calcul de temps de trajet car aucun mototsai ne pourra m’aider à rattraper mon retard si j’ai une panne de réveil. C’est dans ces moments là que je me demande : « Mais comment font les gens ? »
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