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Familles et rénitence

  • Photo du rédacteur: Niamké-Anne Kodjo
    Niamké-Anne Kodjo
  • 7 janv. 2022
  • 7 min de lecture

Dernière mise à jour : 11 févr. 2022

Petite, je jouais, comme tous les enfants du monde au toboggan, à la marelle, à l’élastique. Dans les parcs d'Abidjan, comme tous les enfants du monde, je sympathisais avec de nouveaux marmots le temps de compter jusqu’à trois avant de me figer à l’appel du soleil. Tous les jours le même rituel rythmait nos après-midis ludiques : on joue, on rit, on se chamaille, on se rabiboche et on finit amis pour toujours alors que le crépuscule annonce la fin proche des jeux innocents.

Entre deux parties de billes, je renâclais en revanche à me soumettre au tour des présentations qui se déroulait immanquablement de la même façon :

« Comment tu t’appelles ? T’as combien de frères et sœurs ?

- J’en ai pas » bredouillais-je toujours à l’instant fatidique des aveux.

« Tu es fille unique ?!! » s’offusquaient en chœur mes amis du jour, abasourdis par une telle absurdité sociale. Je détournais alors l’attention aussi rapidement que possible en interrogeant un autre comparse.

« Et toi t’as des frères et sœurs ?

- Oui ! moi, j’ai trois sœurs et deux frères, affirmait triomphalement le plus démonstratif.

- Même père même mère ? Enchaînait naturellement l’un d’entre nous.

- C’est mon petit frère seulement, qui est même père même mère. » Une fois ces présentations inéluctables achevées, on se disait à demain, avec conviction et sincérité sans garantie de retrouvailles pourtant, avant de courir à toutes jambes retrouver nos foyers à la tombée de la nuit, qui nous effrayait bien plus que les menaces de punition de nos parents.



Cette question « même père même mère », je l’ai entendue et l’ai posée des centaines de fois dans ma jeunesse, sans que cela ne me paraisse ni incongru ni blessant. En Côte d’Ivoire, les enfants de couples séparés sont légion et ne font l’objet d’aucune attention particulière. C’est seulement en arrivant en Europe dans les années quatre-vingt-dix que je pris le temps de me pencher sur la structure familiale ivoirienne, car je devinais les enfants de divorcés en France aussi contrits que la petite fille africaine qui ne pouvait pas exhiber de large fratrie. Les pédopsychiatres faisaient fortune dans ma petite ville du Loiret. Je découvrais même en cours d’introduction au droit, qu’il existait un tribunal pour traiter ces questions matérielles de séparation. J’apprenais à vingt ans seulement, qu’une famille recomposée était potentiellement traumatique, que la gestion des emplois du temps pour la garde partagée nécessitait souvent l’assistance de la justice, que des conflits de vacances se soldaient en pleurs chez les parents. Je naviguais dans une bulle opaque fragile où la moindre allusion pouvait éclater en plein cœur blessé à peine cautérisé de mes amis de fac. Il n’était donc pas question de demander si leurs frères et sœurs étaient de « même père même mère » avant d’avoir développé des liens de confiance durables. En réalité, cette information m’arrivait d’elle-même lorsqu’ils évoquaient leurs demi-frères et demi-sœurs, terme que je n’utilisais jamais en Côte d’Ivoire. « Comment peut-on être la moitié d’un frère ? » pensais-je. « L’aime-t-on à moitié ? - Evidemment non ! » me corrigea mon amie japonaise qui me rappelait que, dans de nombreuses sociétés à l’instar de la sienne, les familles étaient autrefois polygames, et qu’il était nécessaire d’indiquer clairement le statut des enfants dans le cercle familial. En effet, du Maroc au Japon, en passant par la Thaïlande, il existe des termes spécifiques pour différencier les frères de même mère de ceux de même père. En Thaïlande, on distingue même les enfants conçus d’une précédente union (luukdtid, le beau-fils ou la belle-fille) de ceux qui partagent au moins un parent (piikonlamê : grand frère/grande sœur de même mère ; nongkonlapô : petit frère/ petite sœur de même père). Comment comprendre cette recherche de précision quand mes ancêtres #Nzima, eux aussi polygames, n’utilisaient qu’un seul et unique mot - mi diéma- pour désigner les frères et sœurs, entièrement ou partiellement apparentés, et même les cousins ?

Même si je ne suis pas concernée à titre personnel, l’écrasante majorité des familles ivoiriennes sont recomposées. Mes cousins, amis, oncles et tantes, ont tous des frères et sœurs de mère ou père différent : cela n'a jamais été, à ma connaissance, la cause d’un chagrin tel, qu’il fût nécessaire de recourir à un psychologue. Les femmes, qui bien souvent tiennent les cordons de la bourse, sont des femmes volontaires, qui, lassées de leur mari volage ou paresseux, prennent leurs enfants sous le bras (ou pas) et recommencent ailleurs un nouvel amour qui sèmera les graines d’une fratrie élargie. Ou du moins était-ce l’image que j’en avais dans mon enfance. C’est sans compter que les maisons rassemblent sous leur toit, dans certains cas, trois ou quatre générations, des cousins et cousines du village attirés par les néons de la ville, des oncles ou nièces temporairement sans abri, créant ainsi une communauté familiale si large que le statut d’aînesse l’emporte sur l’étroitesse des liens directs du sang. En bref, on appelle Tantie toute femme proche de la famille qui a l’âge de notre mère (il ne me viendrait d’ailleurs jamais à l’esprit d’appeler par son prénom une amie de ma mère), on présente le cousin qui vit avec nous et grandit sous la responsabilité de nos parents comme un frère, et toute femme de la même tranche d’âge partageant un quelconque ancêtre même éloigné est naturellement hissée au rang de cousine. De fait, je m’y perdais bien souvent, et comme mes parents éludaient mes questions, j’en avais conclu que cela n’avait guère d’importance, que nous étions une grande famille, voilà tout. C’est plus simple, plus sympathique, plus inclusif. J’avais au moins onze ans lorsque j’appris tout à fait par hasard que mes deux tantes favorites n’avaient pas le même père ; lesquelles d’ailleurs, ne partageaient pas non plus le même père avec le mien. A aucun moment il ne m’est apparu que cette information eût une quelconque importance.



Illustrations du mercredi de Clémentine Latron #clementinelatron sur la page Facebook Petit mariage entre amis.


Alors, me demandai-je, la forme très resserrée des familles occidentales pourrait-elle expliquer la magnitude du choc affectif que cause une désunion ? Les restrictions matérielles seraient-elles un camouflet supplémentaire facteur de chagrin ? Comment poser cette question à mes amis sans les offenser ? Je constatai également, dans les années quatre-vingt, qu’on tirait grande fierté d’avoir trouvé un conjoint « bien sous tous rapports ». J’apprendrais même une décennie plus tard qu’indiquer « marié(e) deux enfants » sur mon CV me permettrait de décrocher plus vite un entretien : un signe de stabilité paraît-il. Je mesurais par conséquent combien un divorce faisait figure de désaveu humiliant vis-à-vis de la société. J’en conclus à l’époque, avec une nostalgie candide, que décidément rien ne valait le modèle familial façonné par la fameuse solidarité africaine et que si jamais j’épousais un Français, il faudrait qu’il accepte de vivre « à l’ivoirienne ». Je pense en particulier au conseil de famille que l’on convoque pour solliciter l’aide des aînés en cas de dispute grave : ils écoutent les deux parties, apprécient la gravité de la situation, pour trancher et conseiller le couple dans l’impasse : un soutien salutaire de mon point de vue mais un interventionnisme impensable dans l’Hexagone d’aujourd’hui et un concept fantasque pour mes pudiques amies thaïlandaises.


Même si au fil des décennies, le divorce s’est généralisé en Europe, que le tabou a laissé place à l’hyper-organisation des vacances, à la défiance vis-à-vis du mariage et surtout, heureusement, à une déculpabilisation des enfants, je restais longtemps convaincue de la précellence du schéma de solidarité adopté outre Méditerranée.

Ma certitude faillit même prendre racine récemment lorsque je débarquai en Thaïlande, pays où, les générations cohabitent également sous un même toit, en harmonie apparente. Il ne me fallut que peu de temps pour découvrir que les femmes séparées de leur conjoint avaient trouvé refuge auprès de leurs parents pour élever leurs enfants dans de meilleures conditions, car sans protection ni aide sociale, il est bien difficile de brandir la carte de l’indépendance de femme libérée. En Thaïlande, comme en Côte d’Ivoire, parce que les unions sont rarement officialisées – à l’exception des familles de la haute bourgeoisie —, les séparations sont simplifiées, les nouvelles alliances reconnues et les naissances toujours bienvenues ; aussi, les Thaïs de ma génération qui ont des demi-frères sont bien majoritaires. Toutefois, dans ce pays qui ne souffre pas les manifestations ostentatoires des sentiments, contrairement à mon pays d’enfance connu pour son goût immodéré de la palabre, j’appris au hasard de contrariétés partagées en catimini et de révélations chuchotées mais libératrices, que cette solidarité familiale affichée pouvait masquer des jalousies intestines et des détestations viscérales toutes prêtes à exploser après le décès de l’aïeul fédérateur. Une société qui ne dit rien de sa souffrance, n’en est pas pour autant exemptée. Ah, en serait-il de même pour les Ivoiriennes que je jugeais libres et autonomes ? C’est ainsi que j’en suis arrivée à me demander si ce terme unique Nzima, qui regroupe dans un ensemble fourre-tout, mes frères, mes sœurs et mes cousines, n’était pas un leurre habile pour avorter tout sentiment embryonnaire d’injustice au sein de la famille élargie.


Alors que les familles françaises assument désormais leur séparation, se vantent de s’organiser entre ex sans mélodrame, et que les enfants européens présentent désormais leur famille recomposée avec affection et fierté, je décrypte, effarée, les effets pervers de la solidarité des pays aux traditions rémanentes. Y aurait-il solidarité que parce qu’on n’a pas les moyens de vivre séparés ? Accepterait-on ses demi-frères parce que les croyances interdisent encore de défier les décisions des anciens ? Pour combien de temps encore ? Sous mes tropiques affectueuses, la frustration est bel et bien là, mais elle est tue, et je ne la soupçonnais pas ; la jalousie avait germé, mais elle courrait tapie sous une apparente harmonie fraternelle ; la douleur était contenue et secrètement exprimée par le truchement de sorciers malveillants. On nous a maudits, on nous a maraboutés, on nous a honnis, à notre insu.


Quel modèle familial privilégier alors, si cela ne peut être celui que j’ai fantasmé toute mon enfance ? Je repense à tous ces enfants et post-adolescents croisés dans ma prime jeunesse, ces demi-portions qui résistaient au mieux avec les moyens et les écueils qu’offre une société soit individualiste donc morcelée, soit communautaire donc assujettissante, et je ne peux que les admirer. Déconcertée par la complexité des sentiments tus ou exposés de tous ces enfants, comme une dinde, je me suis demandé la veille de Noël, rendez-vous mondial de la famille : « Mais comment font les gens ? »

2 Comments


Guest
Jan 10, 2022

Bel article 😊

"Y aurait-il solidarité que parce qu’on n’a pas les moyens de vivre séparés ? (...)"

La solidarité n'est-elle pas bien souvent déterminée par des intérêts ? Certains sont plus évidents que d'autres : besoin matériel, bien-être, peur du regard de l'autre, quête de sens...

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Guest
Jan 20, 2022
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Vous avez raison ! La solidarité n'est probablement jamais désintéressée. Elle peut comme vous le dîtes être motivée par différents types de besoin, le besoin financier étant le plus évident. La solidarité prend racine dans les groupes dans le besoin... financier, affectif ou sanitaire,... quoique !

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