Démarches et tremblements
- Niamké-Anne Kodjo
- 3 déc. 2021
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 8 janv. 2022
C’est le grand retour à Paris après cinq années fusionnelles avec Bangkok. Ah Paris, ville magique, ville mythique, ville des lumières, ville... Eh, ménage ton enthousiasme papillon ! Sache que la ville a bien changé : saleté, incivisme, misère humaine à portée d’yeux… Oh l’esprit critique à la française toujours aussi affûté, dites-moi. Portée par ma détermination innocente, ma to-do liste est mise au propre, les tâches sont même rangées par thème, ma motivation semble inébranlable !
- Inscription écoles : la priorité absolue pour une rentrée sereine !
- Travaux maison : réparer la fuite du toit avant les pluies d’automne, agrandir les combles, trier les vieilleries … jusque-là, vous me suivez ?
- Recherche emploi : j’aurai bientôt 50 ans, l’âge pivot auquel les qualités liées à l’expérience basculent sous le poids du coût. Je décide donc de m’atteler à la tâche A.S.A.P.
- Administratif : notifier les impôts qu’on est de retour (#youpi, #soupir), renouveler nos cartes Vitale (après cinq ans, on n’existe plus dans les bases, #error404), prévenir les fournisseurs d’énergie que la vie reprend à la maison, passer à la fibre (notons tout de même que cette position tardive dans la liste sera considérée comme une irresponsable dépriorisation pour les moins de 18 ans #çasfaitpas), s’inscrire à Pôle Emploi pour toucher quelques sous en attendant de trouver du travail.
Tout cela me paraît méthodique, cohérent et raisonnable. C’est parti !
Après quatre-vingt-dix jours de risibles errances dans le dédale des services administratifs, il m’apparaît nécessaire de faire un bilan sur cette liste qui n’avait rien d’ambitieux à première vue.
Si j’étais retournée vivre en #Côtedivoire, j’aurais non seulement conservé cet ordre sans la moindre hésitation mais je me serais même payé le luxe de procrastiner sur la dernière mission car, soyons honnêtes, l’administration est si lente et corrompue que ni courir ni partir à temps ne jouent en notre faveur ; en outre, j’aurais trouvé sans peine une âme à la recherche d’une liasse de CFA pour me décharger de ces courses rébarbatives.
Si j’arrivais en #Thaïlande, j’aurais probablement inversé la recherche ardue quasi impossible d’emploi* avec les travaux de la maison, qui sont en revanche si simples à gérer. A Bangkok, un simple coup de fil à l’intendant de la résidence et la semaine suivante, le mur est lissé, le micro-onde remplacé, la porte huilée, on paye, on se prend en photo le pouce en l’air devant les travaux finis, on poste un petit commentaire amical sur les réseaux sociaux, hop terminé. Je vous fais rêver je sais ! Et l’administratif ? Un jeu d’enfant : ou j’ai un contact sur LINE (le Whatsapp made in Asia) pour avancer dans mes démarches pas à pas, ou je délègue pour quelques milliers de Baht (à peine 100 €) l’ingrate besogne à un planton pour m’épargner les longues attentes et inévitables complications de communication.
Mais en #France, comment ça se passe ? Eh oui, l’ami posté dans l’Hexagone, tu le savais déjà toi, dès la douzième ligne, que mon plan allait droit dans le mur…
Comment pouvais-je avoir oublié qu’en France, rien n’aboutit dès la première tentative ?
Je l'avais pourtant appris avec délice dans le mythique épisode du laissé passer A38 dans Les 12 travaux d'Astérix !
Connecte-toi sur le site, on t’indique que le service concerné est accessible par téléphone à un numéro payant ; appelle ce numéro, une voix joyeuse t’informe, après que le compteur a démarré, que le numéro a changé ; las, rends-toi au siège directement, mais c’est le jour de fermeture béjaune, reviens le lendemain pour apprendre que les entretiens ne se font que sur rendez-vous ; écris, en dernier ressort, et tu recevras un courrier de trois pages qui te démontre pourquoi tu n’aurais pas dû t’adresser à eux.
Est-ce caricatural ? « Je ne sais pas Madame, est-ce que vous pensez que je suis là pour rigoler ? » me lança un jour un agent impatient qui m’imposait un rude interrogatoire depuis déjà dix bonnes minutes pour un simple mot de passe. Trois mois après mon retour, je n’ai toujours pas ma carte #Vitale, les impôts viennent tout juste de prendre en compte notre statut familial et rembourseront le trop-perçu à la fin de l’année au mieux, mes amis de #PôleEmploi m’ont expliqué que malgré vingt années travaillées en France, je ne pourrai prétendre à aucune aide financière car le délai d’un an est dépassé (eh oui, quand on dit que les droits sont valables 3 ans, c’est seulement si la déclaration s’est faite dans l’année ! Nul n’est censé ignorer la loi dit-on).
Après trois mois, ma to-do liste d’une page en fait désormais trois, sur lesquelles j’empile rageusement d’incompréhensibles étapes intermédiaires assénées à chaque nouveau contact établi avec un agent. Comme les enfants, j’appréhende le moindre échange, de peur qu’on ne rajoute une escale à mon parcours déjà bien complexe.
A chaque entretien, inlassablement je m’ébroue, je me débats vainement, toujours perplexe, souvent furieuse, mais parfois compatissante, quand à de rares moments je me prends à imaginer mes interlocuteurs de l’autre côté de la ligne, et que j’imagine mes cruels protagonistes responsables de mon vagabondage bureaucratique probablement aussi démunis que moi : peuvent-ils interrompre la course du pignon sur la crémaillère, et porter la responsabilité du déraillement du mécanisme ? Ont-ils d’autre option qu’absorber nos plaintes, nos cris, nos insultes, pour maintenir l’équilibre du train d’engrenages obsolète ?
La route sera longue, d’autres épisodes absurdes m’attendent en chemin avant d’être à nouveau en phase avec mon environnement. Je prévois de mobiliser toute l’énergie positive que m’a transmise la Thaïlande, et de raviver le recul salvateur acquis en Côte d’Ivoire (vous appelez cela le fatalisme en France) pour ne sombrer ni dans l’aigreur ni dans la déprime urbaine collective de ma ville retrouvée, ma ville autrefois source de lumières qui ne semble pas disposée à éclairer mon pavé. C’est dans ces moments là que je me demande : « Mais comment font les gens ? »
* La recherche d’emploi en Thaïlande pour les étrangers est un parcours difficile que je raconterai dans un autre article.
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